Voilà sans aucun doute un article qui va susciter la polémique.

Bien que les situations soient diverses d’un salarié à un autre, ou d’une entreprise à une autre, il y a des grandes lignes qui se détachent dans les analyses de leur évolution respective. Et elles expliquent le sentiment actuel de perte de pouvoir d’achat des salariés face à des entreprises qui ne se portent pas si mal, voire qui prospèrent.

Je me suis volontairement limité à la période 2017-2022, c’est-à-dire les années qui précèdent, et suivent immédiatement, la période troublée par la pandémie de Coronavirus.

Comment ont évolué les résultats des entreprises entre 2017 et 2022 ?

Dans un premier temps, je vous propose de regarder les performances de nos sociétés du CAC40. Les voici analysées dans le tableau ci-dessous :

Evolution CA et résultats sociétés du CAC40

On constate, d’abord au niveau du chiffre d’affaires, que celui-ci a été croissant de 2017 à 2019 pour ensuite perdre environ 10.5% sur la seule année 2020 marquée par la pandémie mondiale.

En revanche il s’est fortement rétabli en 2021, et a poursuivi sa croissance cette année. Certains considèrent que l’activité qui n’a pu être réalisée en 2020 a été reportée en 2021. Mais on peut aussi considérer que 2020 a été une année à part, et que le chiffre d’affaires de 2021 est dans la ligne de la progression annuelle qu’il connaissait avant la pandémie. Le chiffre attendu en 2022 (1500 milliards d’€) accrédite plutôt cette analyse.

En termes de résultat les évolutions sont plus flagrantes.

Les résultats nets cumulés des sociétés du CAC40 ont augmentés de près de 66% entre 2017 et 2021, battant le précédent record établi en 2007 (!). En pourcentage du chiffre d’affaires la rentabilité est passée de 7.5% à 11.2%, ce qui a amené ces entreprises à fortement augmenter les dividendes versés à leurs actionnaires. Certains éléments exceptionnels expliquent ces profits historiques, à l’instar de la déconsolidation de la major musicale UMG par Vivendi avec, à la clé, des bénéfices comptables de près de 25 milliards d’euros. Malgré tout le millésime 2021 reste impressionnant. Et 2022 se présente à nouveau comme une bonne année au niveau des résultats (environ 10% de rentabilité).

Vous m’objecterez que le CAC40 n’est pas le reflet exact de toutes les entreprises françaises. Et c’est vrai, à la fois par leur taille, et par le fait que leur chiffre d’affaires et leur résultat sont réalisés très souvent au niveau mondial.

Aussi, je vous propose de regarder le tableau suivant :

Evolution de l'impôt sociétés

Il s’agit là de l’évolution de la collecte de l’impôt sociétés « net » (déduction faite des crédits d’impôts accordés aux entreprises). On voit qu’il progresse très régulièrement de 2017 à 2022, comme si la pandémie n’avait pas eu d’effets sur celui-ci. Pourtant si on se reporte au premier tableau, concernant les sociétés du CAC40, on voit très bien qu’en 2020 leurs résultats ont fortement chutés.

L’explication est la suivante : les sociétés du CAC40, du fait de leur dimension mondiale, sont plus affectées, positivement et négativement, par le niveau d’activité mondiale, les évènements planétaires comme la pandémie, ou régionaux comme les guerres. Les sociétés de plus petite taille, ayant une couverture d’action limitée au territoire français, subissent-elles les effets positifs ou négatifs du seul marché français.

Or, le gouvernement français a soutenu pendant la pandémie, à la fois les salariés qui sont des consommateurs, et les entreprises touchées par les fermetures dues aux confinements et les pertes de chiffre d’affaires.

Ce sont les résultats de cette action qui transparaissent dans le niveau croissant de l’impôt sociétés, lui-même boosté en 2021 et 2022 par le retour à d’impressionnants résultats chez les sociétés du CAC40. A taux constant, cette croissance est le reflet de la bonne santé des entreprises françaises.

L’évolution des prix à la consommation et des salaires sur la période 2017-2022

On va se positionner maintenant du côté des salariés, à la fois en regardant l’évolution du salaire moyen du privé sur la période 2017-2022, et l’évolution des prix à la consommation dans le même intervalle de temps.

Notre analyse va se fonder sur les données du tableau suivant :

Evolution des prix à la consommation et le salaire moyen du privé

On y voit tout d’abord l’évolution contrastée des prix à la consommation comparée à celle du salaire moyen du privé. On observe un écart négatif (au détriment des salaires) pendant quasiment toute la période, à l’exception de l’année 2020 que la pandémie a mis entre parenthèses.

On compare ici deux courbes qui sont parlantes pour les salariés puisqu’ils peuvent très facilement voir, d’une part comment leurs salaires évoluent, et d’autre part comment les prix de leurs achats réguliers évoluent.

Et on constate que l’évolution est défavorable aux salaires (perte de 7 points d’indice entre 2022 et 2017). Donc les salariés voient qu’ils sont en train de perdre du pouvoir d’achat.

Il nous faut aussi regarder l’évolution du Revenu  Disponible Brut (RDB) qui est plus large que le seul revenu salarial. Le Revenu Disponible Brut est en effet égal à la somme de tous les revenus + les prestations sociales – les impôts et les prélèvements sociaux.

Or le gouvernement a pris de nombreuses mesures en faveur des ménages, comme la prime d’activité élargie, les heures supplémentaires défiscalisées, la prime exceptionnelle pour les salariés dite « prime Macron », le remboursement de la CSG à certains retraités, la baisse de l’impôt sur le revenu, la suppression d’autres impôts (la taxe d’habitation et la taxe sur l’audiovisuel), etc.

Comme conséquence le pouvoir d’achat du Revenu Disponible Brut (voir le tableau ci-dessous) croît à un niveau supérieur à celui du salaire moyen du privé.

Evolution RDB par rapport au salaire moyen du privé

Cependant je ferai immédiatement deux constats :

–          L’évolution cumulée des prix à la consommation de 2017 à 2022 s’établit à 14,2% contre 7,2% pour l’évolution cumulée du pouvoir d’achat du Revenu disponible Brute, preuve d’une perte, malgré tout, de pouvoir d’achat.

–          Et l’écart en 2022 est encore plus flagrant avec des prix à la consommation qui augmentent de plus de 6%, et un salaire moyen privé dont l’augmentation tourne autour de 2.5%. Le Revenu Disponible Brut perd donc 1% malgré les compensations sociales et fiscales.

La France fait-elle mieux que ses pays voisins ?

On entend souvent dire que l’inflation est plus maîtrisée en France que dans les autres pays européens.

Mais il faut savoir que les écarts d’inflation entre la France et ses voisins résultent en partie de la composition du panier de biens et services retenus par chacun des pays pour calculer l’indice des prix à la consommation. L’inflation d’ensemble résulte de l’évolution des prix pour les différents postes de consommation, mais aussi de la structure de la consommation des ménages qui peut différer d’un pays à l’autre.

Si on recalcule le taux d’inflation de chaque pays européen, en utilisant le panier de biens et services français, la plupart des différences d’inflation s’amenuisent ou disparaissent.

C’est le cas avec l’Espagne dont un tiers de la différence est expliquée par le poste carburant (l’Espagne se distingue par un poids des carburants dans le panier de consommation plus important qu’en France), de l’Italie dont le niveau d’inflation serait égal à la France, ou de l’Allemagne dont l’inflation serait inférieure de 0,8% à la France avec le même panier énergétique (le poids du gaz et du fioul est plus important dans le panier allemand).

Or que constate-t-on sur le plan du pouvoir d’achat dans les pays voisins ?

En Allemagne, les salariés des grands secteurs industriels, comme la sidérurgie, viennent d’obtenir de 7% à 8.5% de hausse des salaires, et le salaire minimum a été revalorisé de 22% en 2022.

L’Espagne annonce une hausse de 10% du salaire minimum sur cette fin d’année 2022, et cela après de multiples revalorisations appliquées depuis 2018 par le gouvernement socialiste (+36%).

En Belgique l’augmentation moyenne des salaires a été supérieure à 5% en 2022, et les employeurs prévoient d’accorder 7.5% de hausse de salaire à leur personnel en 2023, à la fois pour faire face à un marché du travail tendu et pour anticiper l’inflation.

Il n’y a guère que l’Italie, parmi nos proches voisins, où les salariés sont les plus maltraités : un des derniers pays d’Europe à ne pas avoir instituer de salaire minium, et une perte de pouvoir d’achat conséquente (autour de 5%) en 2022 pour les salariés. On peut y voir en partie une des raisons de la montée des populismes dans ce pays.

Les tensions actuelles vont-elles aboutir à des hausses de salaires en France ?

Pour limiter les dégâts en matière de pouvoir d’achat, les organisations syndicales, mais aussi la coalition de gauche Nupes, réclament une hausse des salaires, des pensions de retraite et des minima sociaux.

Des revendications auxquelles le gouvernement n’est d’ailleurs pas complètement insensible. La loi « pouvoir d’achat » prévoit la revalorisation d’un large éventail de prestations sociales et de la rémunération des fonctionnaires. Et le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a encouragé à plusieurs reprises les entreprises « qui le peuvent » à augmenter les salaires, ou à redistribuer du pouvoir d’achat aux salariés sous d’autres formes (intéressement, « prime Macron », etc.).

La solution à l’inflation serait-elle toute trouvée ?

Pas si simple. Car, excepté le smic, les salaires ne sont plus indexés sur les prix depuis 1982, lorsque ce mécanisme a démontré qu’il contribuait davantage au mal qu’il ne le guérissait. Dans les années 1970, les chocs pétroliers avaient fait s’envoler le coût de l’énergie, nourrissant l’inflation, qui avait atteint deux chiffres. En raison de leur indexation sur les prix, les salaires étaient revalorisés plusieurs fois par an. Pour absorber ce coût supplémentaire, les entreprises, dont les marges étaient grignotées par la crise, avaient alors augmenté leurs prix… annulant le pouvoir d’achat récupéré via la hausse des salaires. Et ainsi de suite. C’est ce qu’on a appelé la spirale prix-salaires, l’augmentation des uns alimentant celle des autres.

Une hausse généralisée des salaires aujourd’hui aurait-elle le même effet ? Certains le croient. Pour autant, ce scénario est loin d’être certain pour de nombreux économistes.

A la différence des années 1970, les banques centrales ont désormais conscience du risque que représente l’inflation, et ont pour mission de maintenir celle-ci autour de 2%. Afin d’enrayer sa hausse, elles ont déjà commencé à agir en remontant leurs taux directeurs (les taux d’intérêts appliqués quand elles prêtent de l’argent) et en arrêtant leurs programmes d’achat d’actifs (les titres de dette des Etats et des entreprises). Comme l’argent coûte plus cher, les acteurs économiques sont moins encouragés à dépenser, ce qui freine la consommation et donc… l’envolée des prix.

Selon les prévisions de la Banque de France, l’inflation devrait ainsi continuer de monter jusqu’au début de l’année 2023, avant d’entamer une baisse et de revenir « autour des 2% » − le seuil souhaité − en 2024. Par ailleurs, si des hausses de salaire ont déjà été négociées depuis le début de l’année, notamment pour les plus bas échelons, celles-ci se situent comme on l’a vu plus haut, en deçà du niveau de l’inflation.

Même s’il existe des tensions de recrutement dans certains métiers, le chômage se situe encore à un niveau élevé, les salariés ne sont pas globalement dans une situation de force pour négocier des hausses de salaire très importantes.

Et qui dit hausse des salaires cette année ne dit pas retour à l’indexation de ces derniers sur l’inflation, avec des hausses régulières. La revendication actuelle des salariés est de maintenir leur pouvoir d’achat. On n’est pas sur une demande de hausse des salaires comme dans les années 1970, qui s’inscrivait dans la dynamique des Trente Glorieuses » avec un accroissement permanent du niveau de vie.

Augmenter les salaires permettrait de combler le pouvoir d’achat perdu, sans pour autant aller au-delà du niveau d’inflation et prendre le risque de déclencher une spirale inflationniste.

Enfin, les entreprises, notamment celles qui ne sont affectées qu’à la marge par l’augmentation des prix de l’énergie et des matières premières, ne sont pas obligées de répercuter les hausses des salaires sur leurs prix. La politique du « quoi qu’il en coûte » durant la crise du Covid-19 a protégé leur taux de marge, qui a atteint 32,2% à la fin du premier semestre 2022, selon l’Insee, soit plus qu’avant la crise (31,6% sur l’année 2018).

Conclusion

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles une hausse des salaires, sans dépasser le niveau de l’inflation, n’entraînerait pas nécessairement une spirale inflationniste.

Le coût du choc inflationniste « importé » que traverse la France (causé par notre dépendance à l’énergie) doit être supporté par l’Etat, les entreprises et les ménages.

L‘Etat peut prendre sa part en adoptant des mesures ciblées permettant de soulager le portefeuille des plus démunis, mais ne peut pas tout faire dans un contexte de remontée des taux d’intérêts, où la dette coûte donc plus cher qu’auparavant.

Les entreprises ont un rôle à jouer en concédant des hausses de salaires, quitte à rogner sur leurs marges. Et les ménages doivent accepter de perdre temporairement du pouvoir d’achat.

Dans ce cadre, les hausses de salaires mesurées peuvent constituer une solution pour limiter les dégâts causés par l’inflation.

Mais, pour la Banque de France, elles ne résoudront pas le problème initial. Aussi l’institution propose-t-elle deux manières de réduire l’inflation : accélérer la transition énergétique pour réduire notre dépendance vis-à-vis du reste du monde, et favoriser l’emploi pour relancer la croissance.

 

Votre commentaire

Bonjour, je m’appelle Christian!

Bienvenu sur mon blog qui a pour objectif d’explorer les sujets les plus importants, à mes yeux, pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Je suis aujourd’hui retraité mais j’ai occupé, tout au long de ma vie active, des postes de dirigeants dans plusieurs sociétés françaises et étrangères. Cela m’a permis de voyager dans le monde entier, de rencontrer des cultures différentes et d’être confronté à des modèles de pensée et des visions économiques différentes.

D’où l’idée de ce blog pour partager mes analyses et aller dans le détail de sujets qu’il nous faut maîtriser pour être un citoyen responsable et informé.