Lors de la COP28 à Dubaï, les États feront le bilan de santé de la planète pour la première fois depuis l’Accord de Paris de 2015, mais le climat est sur la mauvaise pente.
Chaque dixième de degré compte
Pour évaluer le réchauffement de la planète, les scientifiques mesurent la moyenne des températures à tous les points du globe, en s’appuyant sur des mesures prises sur le terrain et les données de dizaines de satellites autour du globe. Actuellement, la planète s’est réchauffée de 1,2 °C depuis l’ère préindustrielle. Et si les chercheurs prennent la température de la planète, c’est que chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire peut avoir des conséquences désastreuses (canicules extrêmes, sécheresse, extinction d’espèces…). On peut comparer notre planète à un corps humain qui a de la fièvre : La température corporelle d’un individu est de 37 °C. Si on y ajoute 1 °C, il sera souffrant et aura légèrement mal à la tête. À 2 °C, il souffrira encore davantage. Mais à 3 °C, cela peut devenir dangereux.
Plus la planète frôle les +2 °C, plus le risque d’atteindre des « points de bascule » est important. Comme la déstabilisation de la calotte glaciaire antarctique. Si elle venait à fondre, elle libérerait une quantité astronomique de gaz à effet de serre, ce qui viendrait réchauffer l’atmosphère et favoriserait encore plus la fonte. Bref, un cercle vicieux. En restant sous la barre des 2 °C de réchauffement, c’est notre avenir qui est en jeu. Mais, pour le moment, les émissions de gaz à effet de serre mondiales n’ont cessé d’augmenter depuis l’accord de Paris, car les engagements des États sont insuffisants.
Le rapport de l’ONU publié en amont de la COP donne du poids aux reproches des scientifiques. Il conclut que les engagements climatiques pris par les pays du monde entier à l’heure actuelle placent la planète sur une trajectoire de réchauffement allant jusqu’à 2,9 °C d’ici 2100. Cette publication fait aussi suite à un précédent rapport de l’ONU, publié mi-novembre, qui concluait que les engagements des pays mènent à 2 % de baisse des émissions entre 2019 et 2030, au lieu des 43 % préconisés pour limiter le réchauffement à 1,5 °C.
Physiquement possible, mais politiquement impossible
Selon Yamina Saheb, l’une des autrices du dernier rapport du Giec, l’objectif des 1,5 °C reste « physiquement encore possible, mais politiquement impossible ». Si tous les pays décidaient lors de la COP 28 de sortir rapidement des énergies fossiles – qui représentent 80 % des émissions de gaz à effet de serre – rester en dessous des 2 °C serait encore possible. « C’est un peu comme si vous cherchiez à perdre du poids. En réalité, il n’est jamais trop tard », jugeait le rapporteur du Giec François Gemenne dans une interview donnée à franceinfo en novembre 2022. « Tout ce que vous allez réussir à faire pour limiter les émissions de gaz à effet de serre va aussi limiter l’augmentation de la température », arguait-il, plaidant pour « un objectif atteignable fixé à + 2 °C ».
Mais le problème est que le président de la COP 28, le Sultan al-Jaber, qui est aussi le PDG de l’ADNOC, la principale compagnie pétrolière des Émirats arabes unis, n’est pas prompt à sortir du triptyque charbon, gaz, pétrole, sous le prétexte de ne pas vouloir créer de crise énergétique (!). Le président de la COP 28 assure tout de même vouloir sauver l’Accord de Paris : « Je demanderai à tout le monde et à chaque industrie d’assumer ses responsabilités et de rendre des comptes dans le but d’atteindre l’objectif de 1,5°C », a-t-il assuré ce samedi 25 novembre dans un entretien à l’AFP, affirmant que cette COP est « la plus importante depuis Paris ».
Les COP servent-elles encore à quelque chose ?
L’autrice du Giec, Yamina Saheb, estime que les COP ne servent plus à rien et qu’il faut passer à des « COP des peuples ». Selon elle, seul un mouvement citoyen mondial permettra de trouver des solutions pour limiter le réchauffement. Joignant la parole à l’action, la chercheuse a décidé de participer à une COP alternative, organisée par le collectif Scientifiques en rébellion, le 30 novembre à Bordeaux.
Le PDG de TotalEnergies défend le Sultan al-Jaber
Les Emirats arabes unis ont été très critiqués par des ONG, et des élus européens et américains, pour avoir choisi pour présider la COP le patron du géant pétrolier national ADNOC. L’intéressé répond qu’il a fondé en 2006 Masdar, société nationale émiratie spécialisée dans les énergies renouvelables, et qu’il a représenté son pays à 12 COP.
Patrick Pouyanné, PDG de Total Energies déclare : « Je sais qu’il y a du scepticisme vis-à-vis de Sultan al-Jaber… mais je pense qu’au contraire, il faut tirer parti de sa double casquette ». « Cette position met plus de pression sur les pays producteurs », estime le PDG, qui le côtoie depuis près de 20 ans. « Les Emirats arabes unis veulent que la COP à Dubaï soit considérée comme un succès », créant « un enjeu réputationnel », dit-il. « Cela place al-Jaber dans une position de porte-parole des engagements de l’industrie pétro-gazière », selon M. Pouyanné, qui voit en lui « un industriel pragmatique ».
M. al-Jaber plaide pour une accélération de la production des énergies renouvelables, mais, comme M. Pouyanné, il soutient que les fossiles restent indispensables. Et il mise sur les technologies encore immatures de captage du carbone pour réduire les émissions de carbone responsables du réchauffement. Pour TotalEnergies, les majors pétrolières en font déjà pas mal pour le climat, et la pression devrait augmenter sur les compagnies nationales, comme celles du Golfe. Le président émirati de la COP28 est, selon lui, l’homme de la situation pour appliquer une telle pression. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), en 2018, les majors occidentales produisaient 15 % du gaz et du pétrole dans le monde, tandis que les compagnies nationales, détenues en majorité ou intégralement par des Etats (dans le Golfe, en Chine, en Iran…), dominaient le marché avec plus de 50 % de la production, sur leur sol ou à l’international.
Quel pourrait être le résultat de la COP28 ?
Faute d’un appel à la fin des énergies fossiles, M. al-Jaber pourrait vouloir multiplier les grands engagements privés de la part de secteurs économiques entiers, comme dans l’énergie, en particulier sur le méthane, l’autre grand gaz à effet de serre après le CO2.
M. Pouyanné a déclaré : « Là où il peut nous apporter quelque chose de très fort, c’est de faire en sorte que toutes les compagnies nationales se retroussent les manches et s’engagent à l’horizon 2030 vers le zéro émission de méthane et la réduction de leurs émissions opérationnelles (ou scopes 1 et 2) ». Plus de 80 % de l’empreinte carbone d’une entreprise pétrolière vient de la combustion de ses produits par les clients (scope 3) ; or ce sont principalement les compagnies occidentales qui se sont fixé des objectifs de réduction sur les trois « scopes ». Pour M. Pouyanné le problème ce ne sont pas les fossiles, mais c’est baisser les émissions des fossiles qui est important. Et en même temps, il dit qu’il faut accélérer la construction du nouveau système énergétique. Il dit que sa vision est pragmatique face à la demande d’énergies fossiles de la part des pays émergeants.
D’autres grands patrons, comme Benoit Bazin (Saint-Gobain), Jean Laurent Bonnafé (BNP Paribas), Catherine McGregor (Engie), Florent Menegaux (Michelin), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), Luc Rémont (EDF), Anne Rigail (Air France), Rodolphe Saadé (CMA CGM) et Jean-Dominique Senard (Renault Group) croient possible de combiner accroissement du bien-être et allègement de leur empreinte matérielle. Ils évoquent une « nouvelle prospérité compatible avec les limites de notre planète » et « créatrice d’emplois ». Concernant leurs entreprises, souvent pointées du doigt pour leur contribution massive aux émissions de gaz à effet de serre, ils soulignent toutefois combien celles-ci ont « des solutions et une capacité d’innovation, d’entraînement, de financement et d’actions collectives ». « L’adhésion de la majorité à cette transformation est une condition de son succès », concluent-ils, et pour cela, il faut qu’elle soit « perçue comme conduisant à plus d’équité ».
Que pensent les spécialistes du climat des lobbyistes des énergies fossiles ?
Alors que les rapports se succèdent et se répètent, alertant sur le rythme trop faible de la baisse des émissions de gaz à effet de serre, de nombreux observateurs déplorent la place de plus en plus accrue réservée au monde du pétrole, du gaz et du charbon à l’occasion des rendez-vous internationaux sur le climat. L’an dernier, à Charm el-Cheikh lors de la COP27, sur les 33 000 participants, 636 lobbyistes étaient présents pour défendre ces secteurs. Un chiffre conséquent, plus important que n’importe quelle délégation nationale, mis à part les Émirats arabes unis qui avaient envoyé le plus gros contingent en Égypte. C’est surtout l’illustration d’une tendance : avec une augmentation de 25% par rapport à la COP26 de Glasgow, le monde fossile est de plus en plus présent.
Le plus souvent, ces personnes viennent avec un statut d’observateur. Il faut pour cela être accrédité via une association. C’est par exemple le cas de Patrick Pouyanné, le patron de TotalEnergies, venu à la COP27 grâce à l’association des entreprises pour l’environnement que le groupe pétrolier préside. S’ils parviennent à faire partie d’une délégation, les promoteurs des énergies fossiles peuvent cependant s’asseoir à la table des négociations. Toujours en Égypte, l’ancien patron du groupe pétrolier BP faisait ainsi partie de celle de la Mauritanie.
Depuis la COP9 de 2003, ce sont ainsi 7 200 accréditations qui ont été données aux lobbyistes des énergies fossiles lors des différents sommets climatiques. Il s’agit par ailleurs d’une estimation basse : à l’image de l’image de Patrick Pouyanné présent au titre d’une association et non de son entreprise, les affiliations ne sont pas souvent claires.
Conclusion
La société civile s’est posée la question de participé ou de boycotter la COP28. Mais les ONG ont tout de même choisi d’être présentes, afin de faire de cette COP une opportunité pour continuer à pousser leurs messages, notamment sur les énergies fossiles. Il leur faut contrer le discours des lobbyistes, qui pourraient essayer d’introduire des solutions technologiques et expliquer qu’il sera ainsi toujours possible de faire du charbon, du pétrole et du gaz « propres ». Or pour ces ONG il faut s’attaquer à la racine du problème, et il faut le faire de manière juste.
Les ONG n’ont donc pas l’intention de laisser la place aux lobbys, d’autant plus que cette COP devra avancer sur plusieurs dossiers d’importance : le fonds « pertes et préjudices » (mis en place par la COP27 pour aider les pays vulnérables et financé par les plus grands pollueurs, une éventuelle mention de la sortie des fossiles dans la déclaration finale, ou encore le premier bilan des action mondiales entreprises depuis l’adoption de l’Accord de Paris.








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