Qui sont les casseurs?

Qui ne se pose pas la question concernant l’identité des casseurs ? Ceux qui, depuis plusieurs semaines, détruisent les biens publics et privés, font le coup de poing avec les forces de l’ordre et ne semblent vouloir jamais s’arrêter. D’ailleurs, en réaction, les policiers défilent aujourd’hui en France pour dire leur ras le bol de la situation.

Ces « casseurs professionnels » sont en réalité une petite minorité. Quelques centaines peut-être. Mais, depuis le début du mouvement contre la loi Travail, ils font parler d’eux, bien plus que les dizaines de milliers de manifestants qui défilent paisiblement. Leur cible ? Les policiers et le domaine public, qu’ils dégradent à coups de pavés, de barre de fer, de bombes artisanales, de panneaux arrachés.

Dans les cortèges, ils sont vêtus de noirs, visage masqué, lunettes de ski, produit pour les yeux. Ainsi équipés, ils se fondent dans le cortège et très vite, font monter la pression, partant, souvent dès le début du défilé dans tous les sens.  Ils désossent les abribus, descellent les pavés, récupèrent du goudron. Et ils recherchent clairement une confrontation avec la police. Leurs slogans sont sans ambiguïté, repris dans les manifestations lycéennes : « Tout le monde déteste la police », « police, casse-toi, la rue n’est pas à toi ».

Pour les policiers qui leur font face, ces casseurs sont « des professionnels de l’insurrection ». Ils sont très mobiles, entraînés, ils se changent, connaissent et reprennent les modes d’actions, les façons de se déplacer de la police. Ils essaient d’attirer les policiers, de les isoler, de les encercler. Ces casseurs n’ont pas le même profil que lors des violences contre le CPE, en 2006, qui avaient servi d’exutoire à des jeunes de banlieue pour venir piller. Là, ce sont des anarchistes, radicalisés, d’extrême gauche. Ils veulent en découdre avec l’autorité représentée par les CRS et installer l’anarchie. Leur objectif est de s’en prendre aux forces de l’ordre, et de déstabiliser l’institution.

Ils sont de plus en plus organisés et méthodiques. Ils ont une technique qui se met au point pour enlever les pavés, pour récupérer du goudron, le stocker dans des sacs, dans des poubelles et ensuite attaquer au moment qu’ils choisissent les forces de l’ordre. Une technique héritée de ce qui se faisait en Allemagne dans les années 80. « Certains viennent de pays voisins », affirme d’ailleurs une source policière.

Depuis quelques mois, voire années, ces fameux autonomes, regroupés sous diverses étiquettes – zadistes, squatteurs, Black Blocs, No Borders, ou Antifa – semblent émerger de plus en plus régulièrement sur l’espace public. Lors des manifestations anti-Notre-Dame-des-Landes, à Nantes en 2013, puis les années qui ont suivi, à Sivens, ou rien qu’en novembre dernier à Paris en marge de la COP 21. A chaque fois, les mêmes cagoulés, les mêmes scènes de guérilla urbaine, les mêmes modes d’action.

Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. Cela rappelle les mouvements anarchistes CNT, qu’on voyait il y a quelques années avec leurs drapeaux, et qui, aujourd’hui, ne veulent plus se faire reconnaître. Ce sont des autonomes, des ultra, qui s’inspirent des mouvements autonomes des années 1970. Et ils ne cassent pas seulement pour casser. La violence déployée par ces activistes fait partie d’une action politique plus large : Ils sont contre les institutions, donc contre les policiers, et veulent montrer que l’Etat ne tient pas la rue. Ils sont aussi anticapitalistes, et donc cassent tout ce qui le symbolise : ils adorent spécialement les chaines internationales, accusées de faire travailler les enfants ou d’être des temples de la consommation à outrance : Zara, Mac Do ou les banques sont leurs préférés.

Ces autonomes ciblent d’habitude plutôt des évènements ponctuels, notamment sur des sommets internationaux, où il n’y a pas de manifestations déclarées, et donc pas d’interlocuteur pour les autorités. On les retrouve aujourd’hui, parce que la période est particulière, celle d’une convergence des luttes : loi travail, intermittents, étudiants…

Cependant les spécialistes distinguent trois types de profil, parmi les « manifestants casseurs » : quelques meneurs autonomes en effet, des jeunes violents, politisés, qui appartiennent à des mouvements d’inspiration anarchistes ; mais aussi quelques gamins qui descendent des quartiers périphériques en espérant qu’il y aura de la bagarre ; et il y a tous ces « entre-deux », profils pas vraiment politisés mais qui se font happer dans l’élan des autonomes, intermittents, fonctionnaires, lycéens, qui sur la manif, vont aussi scander les slogans anti-flics, puis prendre un pavé, le lancer dans la bagarre. Sauf que comme ils ne sont pas entraînés comme les autonomes, ce sont eux qui se font interpeller ! 

Et cela se voit dans les premières condamnations qui ont été prononcées depuis fin avril.

A Nantes par exemple, quatre condamnations pour prison ferme ont été prononcées alors que sept hommes, âgés de 18 à 45 ans étaient jugés.

Malgré son casier vierge, un jeune homme de 18 ans, arrivé d’Algérie avec sa famille il y a un mois pour rejoindre un frère installé en Loire-Atlantique, a écopé d’un mois ferme. Sans travail et avec une maîtrise très limitée du français, il a reconnu que ses journées sont parfois longues. Jeudi, c’est après la fin de la manifestation qu’il rejoint le défilé; il aperçoit alors des casseurs et vient grossir leurs rangs. « Pour me défouler, j’ai fait comme tout le monde », raconte-t-il en kabyle, sa langue natale, pour justifier le jet de projectiles sur les forces de l’ordre.

Vient ensuite le cas de deux membres de la même famille vivant dans la banlieue nantaise qui se sont rencontrés par hasard le jour de la manifestation. L’un a 23 ans, est sans emploi. L’autre a 18 ans et recherche lui aussi du travail. Les deux ont été condamnés à deux mois de prison ferme. C’est en début de soirée qu’ils ont visé les policiers et attaqué du matériel public (tramway caillassé et poubelle brûlée). « J’étais parti dans un délire avec d’autres personnes, puis j’ai continué. Concernant les policiers, on a jeté des cailloux pour qu’ils s’éloignent. Parce qu’on en a marre de la police », affirme le plus vieux.

A Paris non plus, les personnes qui se retrouvent dans le box des accusés ne correspondent pas au profil que l’on peut imaginer des casseurs. Lors de plusieurs audiences qui se sont déroulées lundi 18 avril deux jours après des débordements à « Nuit Debout », on retrouve un étudiant en sociologie de 24 ans (spécialiste des mouvement sociaux) qui assure avoir été sur la place de la République « dans le cadre de ses études », pas pour jeter des projectiles sur les forces de l’ordre, comme on le soupçonne d’avoir fait. C’est aussi le cas d’un jeune étudiant espagnol de 19 ans, barman dans le quartier de République. Les deux hommes ont demandé un délai pour être jugé (ils le seront le 24 mai), ce qui n’est pas le cas de Sylvain, un sans-domicile de 24 ans présent à République avec son chien. En l’absence d’antécédent judiciaire, il écope de trois mois de prison avec sursis alors que le procureur avait réclamé six mois ferme. Il y a aussi le cas d’un caviste d’une vingtaine d’années « tête d’ange, mèche tombant sur le front » qui reconnait avoir jeté une canette sur les forces de l’ordre. Après des excuses aux policiers visés, il écope d’une amende 700 euros et de 150 euros à verser à chacune des victimes.

Samedi 30 avril, deux jeunes de 22 et 30 ans ont en revanche écopé de six et huit mois de prison ferme pour des violences commises contre des policiers à Paris, lors d’incidents durant la mobilisation contre la loi Travail du 28 avril et en marge de « Nuit Debout ». Aucun d’entre eux n’avait pourtant de casier judiciaire: il s’agissait d’un jeune qui participait à sa première manifestation, sans domicile, fumeur de cannabis et présenté comme fragile psychologiquement.

L’autre est un Sénégalais d’une vingtaine d’années -consommateur régulier de drogues dures- venu « s’amuser » place de la République. En état d’ébriété il a jeté des bouteilles de bière sur des forces de l’ordre qui, au cours de l’interpellation, l’ont blessé au visage.

Cinq autres personnes ont comparu le même jour: un lycéen, un étudiant et trois cheminots syndiqués.

Donc, pour le moment, pas d’activiste d’extrême gauche devant les tribunaux.

Pour certains c’est parce que la police, pour faire du chiffre, ramasse qui elle peut à la fin des manifestations. Pour d’autres c’est parce que cette même police ne reçoit pas d’instructions claires pour passer à l’action, et l’on a vu que les plus « actifs et décidés » attaquent au début des manifestations avant de se disperser, donc au moment où la hiérarchie policière n’a sans doute pas encore donné d’ordres.

Une seule question : quand cela finira-t-il ? Et quand l’ordre républicain sera-t-il rétabli ? Est-ce avec le vote définitif de la loi El Khomri ? Avec le début des primaires et l’approche des élections présidentielles ? Quoi qu’il en soit l’image donnée au reste du monde n’est pas très belle, et cela risque de s’aggraver si les troubles persistent pendant l’Euro 2016.

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