A quelques jours du second tour des élections présidentielles en France le débat est très (trop) peu orienté sur la stratégie pour faire face aux changements climatiques à venir.
Pourtant les récents rapports du GIEC ont de quoi faire froid dans le dos.
Je cite le tout dernier rapport du 4 avril 2022 : « RISQUES À COURT TERME (2021-2040) : Le réchauffement planétaire, atteignant 1,5°C à court terme, devrait provoquer une augmentation inévitable des multiples aléas climatiques et présenter des risques multiples pour les écosystèmes et les humains. Le niveau de risque dépendra des tendances concomitantes à court terme en matière de vulnérabilité, d’exposition, de niveau de développement socio-économique et d’adaptation. Des actions à court terme limitant le réchauffement planétaire à près de 1,5°C pourraient réduire considérablement les pertes et dommages prévus liés au changement climatique pour les systèmes humains et les écosystèmes, par rapport à des niveaux de réchauffement plus élevés, mais ne peuvent pas les éliminer tous. »
Fin février, le GIEC avait montré l’étendue des impacts, souvent irréversibles, du réchauffement climatique sur les populations et les écosystèmes. Dans ce nouveau rapport l’instance onusienne s’est focalisée sur l’éventail des politiques pouvant permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre. D’après les experts nous disposons en effet des outils et du savoir-faire nécessaires pour limiter le réchauffement. Mais nos chances de limiter la hausse des températures sous les 1,5, voire 2 degrés, s’amenuisent chaque jour un peu davantage, car il manque la volonté politique.
Le rapport d’évaluation du GIEC, publié début avril, commence par un rappel, pas vraiment rassurant. En dépit des avertissements lancés depuis des décennies par les scientifiques, nous ne sommes toujours pas sur la bonne trajectoire. Certes, au cours de la décennie qui vient de s’écouler (2010-2019), le taux de croissance des émissions mondiales de CO2 a faibli par rapport à la décennie précédente, passant de + 2,3% à + 1,3% par an. Mais les émissions de gaz à effet de serre ont néanmoins continué à augmenter. En fait nous n’avons jamais autant émis de CO2 qu’aujourd’hui.
En 2019, les émissions étaient 12 % plus élevées qu’en 2010, et 54 % plus élevées qu’en 1990. Toujours selon les données mentionnées par les scientifiques du GIEC, 17 % du CO2 qui s’est accumulé dans l’atmosphère depuis 1850 a été émis rien qu’entre 2010 et 2019. Et, comme on le sait, tous les pays du monde ne contribuent pas pareillement au réchauffement climatique. L’Amérique du Nord, l’Europe, l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande comptaient seulement 22% de la population mondiale en 2019, mais ils ont contribué à 43% des émissions de carbone historiques cumulées entre 1850-2019. A l’inverse, l’Afrique et l’Asie du Sud comptaient 61% de la population mondiale en 2019, mais n’ont contribué qu’à hauteur de 11 % aux émissions historiques.
La réduction de moitié des émissions de CO2 d’ici 2030 reste l’objectif prioritaire
Pour parvenir à limiter le réchauffement à + 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle le pic des émissions doit être atteint au plus tard dans trois ans, soit en 2025. Or un tel objectif est impossible à atteindre avec les engagements internationaux actuels.
Pour arriver à limiter le réchauffement le monde doit réduire les émissions annuelles de CO2 de 48 % d’ici à 2030 et atteindre un niveau net nul d’ici à 2050, tout en réduisant les émissions de méthane d’un tiers d’ici à 2030 et en les divisant presque par deux d’ici à 2050.
Pour les scientifiques, même si la tâche est titanesque, elle reste néanmoins possible. Mais cela implique, en premier lieu, de réduire « substantiellement » l’utilisation des combustibles fossiles.
L’épineux problème des énergies fossiles
L’usage du charbon doit être totalement stoppé, et ceux du pétrole et du gaz réduits de 60% et 70% d’ici à 2050 par rapport aux niveaux de 2019.
En effet les infrastructures actuelles d’énergies fossiles pourraient à elles seules épuiser notre budget carbone restant, en émettant 660 gigatonnes de CO2 – contre un budget carbone estimé à 510 Gt CO2 pour limiter le réchauffement à 1,5°C sans dépassement ou avec un dépassement limité.
Cependant cela implique de renoncer à consommer une part substantielle des réserves d’énergies fossiles, ce qui rendrait obsolète une grande partie des infrastructures qui y sont liées. Soit, selon l’estimation du GIEC, entre 1 000 et 4 000 milliards de dollars de pertes.
Devant l’ampleur des pertes, certains veulent mettre en place le captage et le stockage géologique de CO2 (CCS). Cette technique permettrait de réduire les émissions d’une source fortement émettrice de CO2 sans en changer fondamentalement le moyen de production. Les techniques de CCS ont un avantage économique : en permettant aux combustibles fossiles d’être utilisés plus longtemps, elles peuvent réduire la quantité d’actifs « échoués ». Mais, même dans les meilleurs scénarios, la baisse des émissions devra s’accompagner par la mise en œuvre de techniques d’élimination du dioxyde de carbone, ou « émissions négatives », pour atteindre la neutralité carbone. Ces outils doivent en particulier permettre de compenser les émissions de secteurs qui ne pourront pas suffisamment réduire leurs émissions d’ici à 2050 – aviation, transport maritime ou cimenteries – et seront également nécessaires pour espérer rétablir la situation en cas de dépassement des objectifs de l’Accord de Paris.
Pour le GIEC la mise en œuvre du captage de carbone fait actuellement face à « des défis technologiques, économiques, institutionnels et écologiques ». Toutes ces techniques ne sont en effet pas bénéfiques pour l’environnement, et surtout toutes ne sont pas encore au point.
Le GIEC note qu’actuellement, les taux mondiaux de déploiement du CCS sont bien inférieurs à ceux des trajectoires modélisées pour limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C ou +2 °C.
Energies renouvelables et véhicules électriques
Même si nous ne sommes toujours pas sur la bonne trajectoire, nous disposons de plusieurs options techniques pour rectifier le tir. Le GIEC évoque en particulier les précieux services rendus par les énergies renouvelables pour réduire les émissions de CO2.
Pour lutter contre le changement climatique il faut une transformation durable de l’ensemble du système énergétique. La décennie 2010-2019 a été marquée par des signaux encourageants. Parmi eux, les baisses soutenues des coûts de plusieurs technologies bas-carbone comme l’énergie solaire (− 85 %), l’énergie éolienne (− 55 %) et les batteries lithium-ion (- 85 %), ce qui les rend plus compétitives et s’est traduit par une forte augmentation de leur déploiement. Les systèmes électriques alimentés principalement par des énergies renouvelables deviennent de plus en plus viables d’après les scientifiques.
Les scientifiques voient également le grand potentiel des véhicules électriques pour diminuer les émissions de CO2. Du fait de la diminution des coûts des véhicules électrifiés leur adoption s’accélère. Mais l’électrification progressant, celle-ci nécessite des investissements continus pour qu’un réel changement d’échelle dans le déploiement de ce type de véhicules s’opère. Le GIEC souligne néanmoins que les minéraux nécessaires à la fabrication des batteries représentent un point de préoccupation.
L’impact ambivalent du numérique
Pour le GIEC les technologies numériques peuvent aussi contribuer à l’atténuation du changement climatique, en améliorant par exemple la gestion de l’énergie dans tous les secteurs, ou en accroissant l’efficacité énergétique. Cependant, certains de ces gains peuvent être réduits ou contrebalancés par la croissance de la demande de biens et de services due à l’utilisation du numérique. Pour les chercheurs « La technologie numérique ne soutient la décarbonation que si elle est correctement gérée. »
Les politiques climatiques en manque d’investissements
Des politiques climatiques sont maintenant en vigueur dans de multiples nations du monde. En 2020, il existait des lois climatiques axées principalement sur les réductions des émissions de CO2 dans 56 pays couvrant 53 % des émissions mondiales.
Dans de nombreux Etats, ces politiques ont amélioré l’efficacité énergétique et réduit les taux de déforestation. Le GIEC déplore néanmoins de trop faibles avancées sur le terrain, pourtant crucial, de la finance et des investissements. « Les flux de financement publics et privés en faveur des énergies fossiles sont toujours supérieurs à ceux pour le climat », déplorent les scientifiques. Le rapport démontre que les flux financiers actuels sont de l’ordre de trois à six fois inférieurs aux niveaux nécessaires d’ici 2030 pour limiter le réchauffement en dessous de +2 °C.
Il est important, en particulier, d’accorder un soutien financier bien plus massif aux pays en développement pour renforcer les mesures d’atténuation mais aussi remédier aux inégalités de vulnérabilité au changement climatique.
Agir sur la demande énergétique
Si nous aurons besoin d’outils technologiques pour lutter contre le réchauffement climatique, il importe de les combiner avec des politiques qui agissent sur la demande en énergie et la consommation de biens et services. Le GIEC estime que ce levier peut permettre de diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 40 à 70% d’ici à 2050.
Des efforts particuliers doivent par ailleurs être demandés aux individus les plus privilégiés. Les ménages avec les 10% des plus hauts revenus dans le monde représentent à eux seuls entre 36% et 45% des émissions totales de gaz à effet de serre responsables du changement climatique, soulignent les experts climat de l’ONU. Parmi ces 10% de plus aisés, les deux tiers vivent dans les pays développés. Les émissions liées au mode de vie des classes moyennes et défavorisées des pays développés sont quant à elles de 5 à 50 fois plus élevées que celles de leurs homologues dans les pays en développement.
Le GIEC précise que les personnes à haut niveau socio-économique contribuent non seulement de manière disproportionnée aux émissions de CO2 mais qu’ils ont aussi un potentiel le plus élevé pour les réduire.
Quelles sont les conséquences économiques d’une politique ambitieuse de décarbonation ?
Si nous prenons collectivement les mesures nécessaires pour limiter le réchauffement à +2 °C ou moins, le PIB mondial ne serait inférieur que de quelques points de pourcentage en 2050, par rapport au maintien des politiques actuelles, assurent les experts de l’ONU.
L’objectif de +2°C entraînerait une baisse de 1,3% à 2,7% du PIB mondial par rapport à la trajectoire actuelle, et une baisse de 2,6% à 4,2% pour tenir +1,5°C.
Mais les scientifiques précisent que ces calculs ne tiennent pas compte des avantages économiques de la réduction des coûts d’adaptation (évitement de catastrophes climatiques, de crises alimentaires ou de l’effondrement des écosystèmes). « Les avantages des scénarios permettant de limiter le réchauffement à 2°C dépassent les coûts des mesures d’atténuation (des émissions) sur la totalité du XXIe siècle, » souligne ainsi le rapport.
Conclusion
On est en droit de se poser la question qui est de savoir si nos futurs dirigeants ont bien conscience des risques que nous encourons tous collectivement en raison du changement climatique, et si cela a bien été intégré dans leurs programmes.
Pour sa part, Emmanuel Macron défend dans son programme la relance de la filière nucléaire française, avec la construction de six premières centrales de nouvelle génération. Il est aussi favorable au développement des énergies solaire et éolienne (avec notamment cinquante parcs éoliens en mer d’ici à 2050) ainsi que de l’hydrogène. Il veut également instaurer une taxe carbone aux frontières de l’Europe et proposer une offre de voitures électriques de location à des prix abordables. Pour le candidat de La République En Marche (LREM), les ambitions sont grandes, mais éloignées dans le temps. Il vise la neutralité carbone en 2050 pour la France. Cela semble bien loin quand nous venons de voir que, pour le GIEC, il nous reste 3 ans pour agir.
Marine Le Pen est également favorable au nucléaire (+5 EPR et 5 EPR2). Elle souhaite, en revanche, mettre fin à l’énergie éolienne (et démanteler les installations existantes) et stopper l’installation de parcs solaires, mais également Investir dans la filière hydrogène et l’hydroélectricité pour se passer des énergies fossiles. Son programme est cependant loin des ambitions nécessaires pour changer la donne climatique.
En tout cas les deux candidats ont été critiqués, par plusieurs organisations indépendantes, pour les lacunes de leurs propositions environnementales. L’Europe, l’immigration et la sécurité ont été les thèmes les plus abordés dans le temps de parole des candidats à ces élections présidentielles. L’environnement s’est placé à la 8ème place parmi les 10 thèmes débattus. Et pour le choix du deuxième tour le pouvoir d’achat est cité comme enjeu décisif par 66% des Français.
Pour une politique urgente de lutte contre le changement climatique ce sera pour plus tard, et sans doute trop tard.








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