Le présent document est tiré du Rapport sur les inégalités mondiales (World Inequality Report) qui fait la synthèse des travaux de la recherche internationale sur les inégalités mondiales, travaux menés par plus d’une centaine de chercheurs situés sur tous les continents.
Nous vivons dans un monde foisonnant de données, et pourtant des informations essentielles sur les inégalités nous font défaut.
Chaque année les gouvernements du monde entier publient les chiffres de la croissance économique, mais ceux-ci ne nous indiquent pas comment cette croissance est répartie au sein de la population, c’est-à-dire qui sont les bénéficiaires et les laissés-pour-compte des politiques économiques. Or l’accès à ce type de données est essentiel pour la démocratie.
Au-delà de la question des revenus et des patrimoines, il est en outre crucial d’améliorer les mesures d’autres aspects des inégalités socio-économiques et leur évolution dans le temps, notamment les inégalités hommes/femmes et les inégalités environnementales.
Une information librement accessible, transparente et fiable sur les inégalités est un bien public mondial.
Les inégalités de revenus et de patrimoine sont aujourd’hui très fortes
En 2021, dans le monde, un adulte gagne en moyenne 16 700 euros par an (23 380 dollars) et possède en moyenne 72 900 euros de patrimoine (102 600 dollars). Mais ces moyennes masquent des disparités considérables, à la fois à l’intérieur des pays et entre eux. Actuellement, les 10 % les plus riches de la planète captent 52 % du revenu mondial, tandis que la moitié la plus pauvre n’en gagne que 8 %.
Et un individu appartenant aux 10 % des plus hauts revenus gagne en moyenne 87 200 euros par an (122 100 dollars), tandis que celui qui appartient aux 50 % des revenus les plus bas en gagne 2 800 euros (3 920 dollars).
Les inégalités de richesse sont encore plus prononcées que les inégalités de revenus. La moitié la plus pauvre de la population mondiale est pratiquement dépourvue de patrimoine, puisqu’elle ne possède que 2 % du total. À l’inverse, les 10 % les plus riches en détiennent 76 %. Le patrimoine moyen de la moitié la plus pauvre se monte à 2 900 euros par adulte (soit 4 100 dollars), celui des 10 % les plus riches à 550 900 euros par adulte (771 300 dollars).
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont la région du monde la plus inégalitaire, l’Europe étant la plus égalitaire
Le graphique ci-dessus montre le degré d’inégalité qui caractérise les différentes régions du monde. Les écarts sont considérables entre la région la plus égalitaire (l’Europe) et la plus inégalitaire (Moyen-Orient et Afrique du Nord, ou région MOAN).
En Europe, la part de revenus des 10 % les plus aisés tourne autour de 36 %, alors qu’elle atteint 58 % dans la région MOAN.
Entre ces deux cas de figure, on observe tout un éventail de situations. En Asie de l’Est, les 10 % les plus aisés perçoivent 43 % des revenus et en Amérique latine 55 %.
Le revenu moyen national est un mauvais indicateur du degré d’inégalité
Cette carte du monde des inégalités révèle également que le revenu moyen d’un pays est un mauvais indicateur du degré d’inégalité qui y règne : parmi les pays à hauts revenus, certains sont très inégalitaires (citons les États-Unis), alors que d’autres sont relativement égalitaires (la Suède, par exemple).
Il en va de même pour les pays à revenus faibles ou moyens : le degré d’inégalité peut y être extrême (Brésil, Inde), passablement élevé (Chine), mais aussi modéré ou relativement faible (Malaisie, Uruguay).
L’inégalité est un choix politique et non une fatalité
Depuis les années 1980, les inégalités de revenus et de patrimoine sont en augmentation presque partout, à la suite de programmes de dérégulation et de libéralisation qui ont pris des formes différentes d’un pays à l’autre.
Cette augmentation n’a pas été uniforme : spectaculaire dans certains pays (notamment aux États-Unis, en Russie ou en Inde), elle a été plus modérée dans d’autres (en Europe, en Chine).
Ces différences de trajectoire viennent confirmer que l’inégalité n’est pas une fatalité, mais bien un choix politique.
Les inégalités mondiales sont proches du niveau qui était le leur au XIXe siècle, à l’apogée de l’impérialisme occidental
Si les inégalités se sont creusées dans la plupart des pays, les inégalités entre pays se sont quant à elles amoindries au cours des deux dernières décennies.
Au niveau mondial, il en résulte que le revenu moyen des 10 % des individus les plus riches était environ 50 fois plus élevé que celui des 50 % des pays les plus pauvres en 1980, et il est désormais un peu moins de 40 fois plus élevé.
Inégalités de revenus mondiales : rapport 10 % du haut / 50 % du bas (1820-2020)
Dans le même temps, les inégalités se sont accrues de manière significative à l’intérieur des pays : le rapport entre le revenu moyen des 10 % des individus les plus aisés et celui des 50 % les plus pauvres au sein des pays presque doublé, passant de 8,5 à 15.
Du fait de cette montée en flèche des inégalités intérieures, le monde reste aujourd’hui particulièrement inégalitaire, et ce malgré le rattrapage économique et la forte croissante des pays émergents.
Cela signifie en outre que les inégalités intérieures pèsent aujourd’hui davantage que les inégalités entre pays, pourtant déjà considérables.
Les inégalités mondiales semblent aussi fortes aujourd’hui qu’au début du XXe siècle, à l’apogée de l’impérialisme occidental. Ainsi, la part de revenu perçue par la moitié la plus pauvre de la population mondiale représente environ la moitié de ce qu’elle était en 1820, avant la grande divergence entre les pays occidentaux et leurs colonies. En d’autres termes, la route sera encore longue avant d’effacer les inégalités léguées par l’organisation très inégalitaire de la production mondiale entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe.
Ces quarante dernières années les pays se sont enrichies, mais les États appauvris
Une manière d’interpréter ces inégalités consiste à s’intéresser à l’écart entre le patrimoine net du secteur public et celui du secteur privé.
La part de patrimoine détenue par des acteurs publics est proche de zéro ou négative dans les pays riches, ce qui signifie que la totalité de la richesse se trouve aux mains du privé.
Cette tendance a été amplifiée par la crise de la covid, qui a vu les États emprunter l’équivalent de 10 à 20 % du PIB, essentiellement au secteur privé.
Leur pauvreté actuelle hypothèque gravement leur capacité à combattre les inégalités à l’avenir, de même qu’à relever les grands défis du XXIe siècle, tels que le changement climatique.
Les inégalités de patrimoine se sont accrues à la pointe extrême de la distribution
Taux de croissance annuelle du patrimoine (1995-2021)
L’accroissement du patrimoine privé s’est en outre déroulé de manière inégalitaire, à l’intérieur des pays comme au niveau mondial.
Ces dernières décennies, les multimillionnaires ont accaparé une part disproportionnée de la richesse mondiale, puisque les 1 % les plus riches ont capté 38 % de tout le patrimoine supplémentaire accumulé depuis le milieu des années 1990, alors que les 50 % les plus pauvres n’en ont capté que 2 %. Ce déséquilibre s’explique par la grande disparité des taux de croissance du patrimoine entre le sommet et le bas de la distribution. Celui des individus les plus fortunés de la planète croît en effet à un rythme de 6 à 9 % par an depuis 1995, alors que le patrimoine moyen croît de 3,2 % par an.
La part de patrimoine détenue par les 0,01 % les plus riches est passée de 7 % à 11 % entre 1995 et 2021 et celle des milliardaires est passée de 1 % à plus de 3 % aujourd’hui.
Cette tendance s’est accélérée pendant l’épidémie de covid.
De fait, l’année 2020-2021 a vu la plus forte augmentation enregistrée de la part de richesse aux mains des milliardaires.
Les inégalités de patrimoine à l’intérieur des pays sont allées diminuant pendant la plus grande partie du XXe siècle, mais la part des 50 % les plus pauvres est toujours restée très faible
Les inégalités de patrimoine ont nettement reculé dans les pays occidentaux entre le début du XXe siècle et les années 1980, mais la moitié la plus pauvre de la population n’a toujours possédé qu’un patrimoine très modeste, c’est-à-dire entre 2 % et 7 % du patrimoine total.
Dans d’autres régions, la part des 50 % les plus pauvres est encore plus faible.
Ces résultats montrent qu’il reste beaucoup à faire, partout dans le monde, si l’on veut réduire cette extrême inégalité des patrimoines.
Les inégalités hommes-femmes restent considérables à l’échelle mondiale et les progrès à l’intérieur des pays sont trop lents
En 1990, la part des revenus du travail perçue par les femmes avoisinait 30 %. Elle se situe aujourd’hui à moins de 35 %.
L’écart de revenus entre les sexes reste donc très important : dans un monde égalitaire, les femmes percevraient 50 % de tous les revenus du travail.
Depuis trente ans, les progrès ont été très lents au niveau mondial et les dynamiques très différentes d’un pays à l’autre, puisque certains ont enregistré des progrès, pendant que d’autres voyaient se réduire la part des femmes.
Remédier aux fortes inégalités en matière d’émission de CO2 est essentiel pour lutter contre le changement climatique
Les inégalités de revenus et de patrimoine mondiales sont étroitement liées aux inégalités écologiques et à l’inégalité des contributions au changement climatique. En moyenne, les êtres humains émettent 6,6 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone (CO2) par tête et par an.
Mais il y a d’importantes disparités au sein de la population mondiale : les 10 % des plus gros émetteurs sont responsables de près de 50 % des émissions, tandis que les 50 % du bas de la distribution n’en produisent que 12 %.
Émissions par tête dans différentes régions du monde (2019)
Le graphique montre que cette inégalité n’est pas simplement une affaire qui opposerait pays riches et pays pauvres. Il y a de gros émetteurs dans les pays à revenus faibles ou moyens, et de petits émetteurs dans les pays riches.
En Europe, la moitié la plus pauvre de la population émet environ cinq tonnes par an et par personne. En Asie de l’Est, elle émet environ trois tonnes et en Amérique du Nord environ dix.
Le contraste est criant avec les émissions des 10 % les plus émetteurs de ces régions (29 tonnes en Europe, 39 en Asie de l’Est et 73 en Amérique du Nord).
Il est intéressant de noter que les émissions de la moitié la plus pauvre de la population des pays riches se situent déjà (ou peu s’en faut) aux niveaux que ces derniers se sont fixés comme objectif pour 2030, quand on exprime ces objectifs par habitant. Tel n’est pas le cas pour la moitié la plus riche de la population.
L’ampleur de ces inégalités conduit à penser que les politiques climatiques devraient davantage cibler les pollueurs aisés.
Or jusqu’à présent ces politiques (par exemple les taxes carbone) ont souvent frappé de manière disproportionnée les catégories à revenus faibles ou moyens, sans faire évoluer les habitudes de consommation des catégories les plus fortunées.
Redistribuer les richesses afin d’investir dans l’avenir
Le Rapport sur les inégalités mondiales 2022 passe en revue plusieurs stratégies envisageables pour redistribuer les richesses et investir dans l’avenir de manière à pouvoir relever les défis du XXIe siècle.
Millionnaires et milliardaires dans le monde (2021)

Le tableau ci-dessus indique les sommes que permettrait de collecter un modeste impôt progressif sur la fortune des multimillionnaires.
Étant donné le niveau atteint par la concentration des patrimoines, un impôt progressif léger serait susceptible de faire rentrer des recettes significatives dans les caisses des États.
Dans ce scénario, 1,6 % du revenu mondial pourrait être ainsi prélevé et réinvesti dans l’éducation, la santé et la transition écologique.
Soulignons d’emblée qu’il ne sera pas possible de répondre aux enjeux du XXIe siècle sans une importante redistribution des revenus et des patrimoines.
La construction de l’État-providence moderne au XXe siècle, qui a permis d’immenses progrès en matière de santé, d’éducation et d’égalité des chances, a été liée à l’instauration de taux d’imposition fortement progressifs. Cette progressivité a joué un rôle essentiel pour garantir l’acceptabilité politique et sociale d’un alourdissement de l’impôt et de la socialisation du patrimoine.
Une évolution du même ordre sera nécessaire si l’on veut être en mesure de relever les défis de notre siècle.
Les derniers développements en matière de taxation internationale montrent qu’il est bel et bien possible d’aller vers des politiques économiques plus justes, à l’échelle de la planète comme au niveau national.
L’inégalité est toujours un choix politique, et tirer les enseignements des mesures prises dans d’autres pays et en d’autres temps est essentiel pour qui veut tracer des chemins de développement plus équitables.
Conclusion
A la lueur des débats qui animent la classe politique, il me paraît plus judicieux de débattre sur la façon de traiter les inégalités sociales (sujet traité seulement par les partis de gauche jusqu’à aujourd’hui) plutôt que de surenchérir sur les mesures à adopter dans les seuls domaines de la politique migratoire et de la sécurité.
Ces deux problèmes, qui font débat dans la société aujourd’hui, ont des liens très forts avec les problèmes d’inégalités sociales à l’échelle de la planète et des changements climatiques.
Ne nous trompons pas de combat.












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